«Du trafiquant de rêves que voulez vous?» Vase communicant avec Ana NB

Le quatre décembre mille neuf cent quatre vingt onze j’ai reçu un courrier de New-York contenant un étrange message.Non c’est faux,enfin pas complètement,j’ai bien reçu une carte postale de New-York avec quelques mots et une signature illisible.Puis durant un an un nombre considérable de lettres d’un certain Etonnant Esteban qui cherchait par le monde à déposer une boule de terre provenant d’une ville s’appelant Dieu le Garde.Cette boule de terre contenait un mystère dont lui même ne connaissait pas la valeur.Cette correspondance sans échange,Etonnant Esteban ne me donna jamais son adresse cessa brutalement avec, je  recopie, ces derniers mots:Entre la vie et le songe, le jour s’achève, du trafiquant de rêves que voulez vous ?

Ses dernières lettres provenaient d’Espagne.Etonnant Esteban me racontait son arrivée à Port Bou. «Sur le quai des départs,un garde civil intrigué par l’énorme sac rouge déposé à ses pieds lui demanda de l’ouvrir«Je refusai,lui dit que c’était là quelques bricoles pour ma famille, mais devant son insistance je dus l’ouvrir.Etonnant Esteban avait dessiné la boule de terre de Dieu le Garde. Une boule oui,ça en avait la forme,énorme oui,mais une boule de terre non pas noire mais bleue.

Le garde civil,racontait t’il,humecta un de ses doigts,le passa sur une surface infime de la boule de terre,fit une grimace et disparut.Le garde civil ne pensa pas à l’intérieur de la boule.  «Double trouble» écrivait Etonnant Esteban, «étrange,cette tête de faux capitaine aux yeux de barbare».Dans une autre lettre,j’appris qu’il se dirigeait vers Blanes pour commettre son fait,déposer la boule de terre de Dieu le Garde «dans un sable doré par l’or de la nuit,bordé par le rythme en boucles des vagues,le ravissement béat des touristes français allemands autrichiens»,suivait l’alignement d’une centaine de nationalités.«Ici, je suis là, et non pas ici, voyageur silencieux avec comme seul objet,enfuir un peu de terre adoptée à un peu de terre oubliée,un éclat de terre bleue et la nuit effacera les couleurs de l’orage.»

Je restai une semaine sans nouvelles.Un matin je reçus ce message très bref «  Je bois un café con leche au café de la gare de Port Bou »

Puis deux jours après,je lus ceci «Comment considérer cet homoncule comme un simple animal curieux? La poésie c’est never complain never explain. Toute tête dépassant de l’autre rive doit être coupée».Etonnant Esteban m’expliquait ensuite comment,après son café con leche,il partit à pied vers la montagne pour «accomplir l’ultime geste achevé dans la nuit des nuits bordée du chant des étoiles.Gravir le sentier aux dentelles de forêt,écouter le crissement des cailloux blancs aux écritures invisibles,esquiver le frôlement du vent épais d’hiver,écarter le croisé de jeunes branches,pénétrer dans le silence et l’ivresse du vide,ouvrir la bouche et laisser s’échapper les mots,tous les mots de la vie».Je me souviens,je me souviens de cette dernière phrase,d’avant la montagne,d’avant la jetée de la boule de terre de Dieu le Garde dans l’immensité du bleu,«Entre la vie et le songe, le jour s’achève, du trafiquant de rêves que voulez vous ?»

De certaines lettres,je recopiais les phrases qui me surprenaient,«les reflets de l’ombre si légers dans l’œil d’or»,«l’homme qui fuit son regard dans l’instant»,«Le jour efface la vision de l’infini»,«les poussières du pays lointain,futur du  rêve».Une dernière lettre arriva le premier jour de l’hiver mille neuf cent quatre vingt douze.Etonnant Esteban me décrivait la jetée de la boule de terre de Dieu le Garde,sa chute «étonnamment lente comme suspendue entre le passé le présent et le futur,elle descendait en spirales de plus en plus larges vers la profondeur maritime,se détachant du bleu du ciel par ses nuances infinies de bleu de tous les bleus du ciel et de la terre,approchant la surface lisse de l’eau Etonnant Esteban vit la boule de terre de Dieu le Garde «s’ouvrir et s’envoler des milliers de fleurs rouges aux longues tiges».Etonnant Esteban avait gribouillé au dos d’une note d’hôtel,sa silhouette noire entourée de multiples points rouges figurant l’envolée des fleurs.Il redescendit,se perdit sur le crissement des pierres blanches aux écritures invisibles,reconnut son chemin par la présence d’un arbre généreux  aux branches courbes.Il regagna son hôtel,«des nuages et puis soudain la pluie,je rentre demain» me disait il,«là où se dessinent les frontières du silence je retournerai».

Texte, collages/peintures: ana nb

J’accueille avec beaucoup de plaisir dans le cadre des vases communicants Ana NB, qui nous donne à voir et à lire une histoire nimbée de mystère, relation épistolaire poétique aux horizons incertains…
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~ par landryjutier sur décembre 3, 2010.

2 Réponses to “«Du trafiquant de rêves que voulez vous?» Vase communicant avec Ana NB”

  1. je rêverais de les recevoir ces lettres

  2. ah mais voilà bien des clés données par cet EE, on aime à se savoir sur le même monde – et à imaginer que, ce 21/12/92, tandis que lui, nous autres vaquions (c’était un lundi) à faire ce qu’il fallait que nous fassions tandis que lui au sud…

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