Vase communicant avec Brigitte Célerier

Dans le cadre des vases communicants, j’accueille un très beau texte accompagné de photos de Brigitte Célerier, évocation marine ponctuée d’atmosphères méditerranéennes. Vous pourrez découvrir mon texte et mes dessins sur son blog : http://brigetoun.blogspot.com/
Dos au mur de pierres chaudes, cheveux en feu, un début vague de migraine, yeux posés sur  un policier de petite facture, une pale imitation d’Ellery Queen, j’en baille un peu, assez délicieusement au fond.
En face de moi, il y a des pierres encore, à l’ombre, le mur de ma chambre. Les connais, ne les vois guère. Me restent en mémoire les dernières phrases lues où il était question d’un grenier, d’une malle en osier, d’un panier de coquillage, d’un seau en bois. Cela doit avoir appartenu au mort.


De Bertheaume à l’Estaque,
de Molène et des noyés,
qui remontent de mon enfance,
et de leur bateau,
et de leurs moutons,
à Port-Cros et la vie grouillante
dans l’immensité que sentais sous
ma nage adolescente,
au creux de Port-Man
quand était havre
et que le silence accompagnait
les rayons blancs du soleil
qui pénétraient, drus, dans l’eau,
en un éventail de lumière,
j’ai grandi.


Le soleil est descendu derrière le pignon voisin. La tête me tourne un peu. Je laisse le livre sur la table et m’en vais dormir, dans la pénombre, pendant que des voix sortent de la radio.
Plus tard, j’émerge, tremblotante, bouche sèche, ne sais plus, comme toujours, où est ce corps que je suis – j’arrose mes plantes parce que c’est l’heure – je m’habite peu à peu – j’erre dans un mélange indécis des mots de la radio et de rêveries vagues. Le livre, lui, est mort.


j’ai glissé au monde des pierres,
et je les aimais,
pierres de si grande présence
que plus n’étaient des pierres
mais cadre, décor, lieu de ma vie,
si longtemps que m’ont faite,
de la rue de Sévigné,
et des poireaux chez Victor Hugo,
à ma Roquette,
et mes déambulations.
Je dégringolais
du Père Lachaise à la Bastille
et j’emmenais
le jardin, et puis les ateliers,
et la dernière barricade,
et ce fut longtemps
le fort goût de la Seine
et l’ouverture
enclosant la place Dauphine,
quand la regardais depuis le pont,
et je sentais le Louvre
dans mon dos.


J’ai repris le livre, mais ne veux rechercher un coupable,  m’inviter dans la vie de ces gens qui ne sont pas désagréables à suivre dans leur agitation, qui pourraient être vaguement amusants, mais qui ne s’imposent pas et laissent toute la place au soir qui descend doucement sur la cour, sur la ville, sur les arbres, les remparts, le fleuve.


Le Rhône proche,
qui s’écoule vers la mer,
celle qu’aimait mon père,
celle où je suis née,
et lui ce fut sur l’autre rive.
Notre mer.
Je l’entendais murmurer
sur la plage de La Pérouse
ou Tementfous, à nouveau, je crois,
au petit port de sa jeunesse.
Souvenir de ce garçon
qui, au soleil couchant,
me faisait la lecture,
dans ce murmure
et du parfum de la mer
qui montait dans le serein.
J’ai fermé les volets. J’ouvre «les Géorgiques» pour me quitter.
J’ai oublié le roman policier sur la table. Au fond je ne les aime qu’à la troisième ou quatrième lecture, quand ils ont réussi à m’imposer ces visites distraites.


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~ par landryjutier sur juillet 2, 2010.

5 Réponses to “Vase communicant avec Brigitte Célerier”

  1. Et la beauté des photos et du récit, clopin-clopant de la migraine à la fermeture des volets, on parcourt les souvenirs. Joli !

  2. J’ai un faible pour la première phrase de l’incipit.

  3. Un retour vers le centre, l’épine dorsale qui se détache mise en valeur par les détails autour, magnifique

  4. merci d’avoir mis pauvret en valeur

  5. J’ai aimé cette errance douce, et quand « de Bertheaume à l’Estaque … j’ai grandi » j’étais … emportée.
    Beaucoup.

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